Samuel Nowakowski a eu plusieurs vies où il a su s’imprégner de chacune et à chaque fois y laisser son empreinte. C’est un électron libre, un anticonformisme, curieux de tout et il nous apprend qu’en observant on peut anticiper beaucoup de choses.

Actuellement, il est maître de conférences, habilité à diriger des recherches à l’Université de Lorraine. Il est également chercheur au LORIA, Laboratoire lorrain d’informatique et ses applications, dans l’équipe KIWI (Knowledge Information and Web Intelligence).

Ancien Élu local (Saint-Dié-des-Vosges), il a été également conseiller technologies de l’information et de la communication auprès du secrétaire d’État chargé de l’industrie au tournant des années 2000.

Dans ce cadre, il a été à l’origine du développement des usages naissants du numérique tant éducatif (de la maternelle à l’université) que citoyen dans notre vie quotidienne. Créateur et ancien directeur du département internet de l’éditeur européen de chaines thématiques du groupe Canal +, il a été un des contributeurs de la mutation induite par le web dans le monde de la télévision.

Acteur du développement du numérique dans les universités, il a d’ailleurs contribué au développement des logiciels libres et des usages connectés avec des institutions nationales et de grands noms de l’informatique, tel que le créateur d’Apple. Sa soif d’exploration, d’aller au bout de sa curiosité et recherches l’ont toujours poussé très loin.

Automaticien de formation, il s’intéresse aux questions générales de la connaissance du numérique et de ses impacts sur l’humain.

Ses recherches actuelles sont principalement centrées sur la modélisation des usages du web, l’Intelligence artificielle, les systèmes de compagnon intelligents et leurs mises en œuvre dans des projets transversaux en eEducation. Samuel Nowakowski a ainsi toujours eu à cœur de transmettre, faciliter et enseigner. De ce fait, il travaille également sur la modélisation des systèmes interactifs adaptatifs et est initiateur du projet KOALA Educ.

Aussi, il enseigne Les humanités numériques au département Information-Communication à la faculté des sciences humaines de Nancy et à l’Ecole des Mines. Grâce à ses interventions, il offre aux étudiants son expérience et porte, avec eux, plusieurs projets d’innovation pédagogique. Il donne une autre vision de l’enseignement car il ne se positionne pas dans un rapport de prof à élève mais plutôt dans un échange constant entre êtres humains !

En plus de ses fonctions universitaires, il intervient sur les questions d’humanisme numérique, de transition digitale et de pédagogie dans de nombreuses institutions publiques et privées en France et à l’étranger. Il est aussi membre du conseil scientifique de la Fondation Humanisme numérique.

Rencontre avec un précurseur des numériques, un porteur de la science et de l’intelligence artificielle.

« J’ai vécu l’arrivée d’internet et j’y ai contribué ! »

Le Monde Marketing : Vous qui avez assisté à l’avènement du web 2.0 ainsi que des réseaux sociaux, vous étiez sûrement dans le monde du travail à cette période ou tout juste diplômé, que faisiez-vous ? Qu’avez-vous pensé de ces innovations ? À quel moment avez-vous senti une opportunité de développement pour vous ? Et comment vous êtes-vous lancé ?

Samuel Nowakowski : « Lors de l’arrivée du web 2.0 et des premiers réseaux sociaux, j’avais déjà passé + 10 ans à l’université dans laquelle j’ai vécu l’arrivée d’internet, puis du web, des mails … Au début des années 2000, après avoir collaboré avec Steve Jobs, j’ai mis en place le département internet des chaînes thématiques pour toute l’Europe du groupe Canal+. Là aussi nous avons été précurseurs, de ce qui deviendra plus tard, la télé et ses liens avec le web. Puis, dans la foulée je revenais à l’université pour piloter des actions de recherche sur le eLearning. Pour lancer des enseignements en humanités numériques et amener les étudiants à comprendre ce qui se joue technologiquement et politiquement dans ce domaine. J’ai donc vécu ces changements, j’y ai contribué en tant que chercheur mais aussi en tant qu’élu et conseiller d’un ministre. »

Le Monde Marketing : Décrivez-nous votre métier actuellement et l’évolution vers laquelle vous souhaitez vous diriger.

Samuel Nowakowski « Je suis enseignant et chercheur. J’enseigne les humanités numériques, cette approche qui vise à rendre tout un chacun conscient, formé et informé pour être responsable dans ses interactions avec le numérique. J’enseigne également l’éthique de l’ingénieur. Je suis chercheur au Laboratoire LORIA sur des questions d’Intelligence artificielle.

Difficile de parler d’une évolution, mais ce qui m’importe c’est d’avoir une capacité à donner, en tant que chercheur et enseignant, des clés de compréhension des enjeux urgents de ce monde (technologiques, écologiques, politiques …) »

Balayer les croyances et anticiper le futur à la lumière du passé !

« Les chercheurs en IA n’ont jamais prétendu recréer l’intelligence – dont il faudrait déjà qu’on donne une définition opérationnelle… »

Le Monde Marketing : Quel est votre rapport au digital aujourd’hui ? Quelle vision avez-vous de ces domaines à l’heure actuelle ?

Samuel Nowakowski : « Toujours rappeler qu’au numérique, il nous faut associer une science qui est l’informatique. Pourquoi est-ce important ? Parce que pour comprendre et ne pas le subir le monde numérique dans lequel nous baignons, pour être responsable de son destin numérique, pour être un citoyen éclairé à l’ère du numérique, pour avoir la capacité de décider seul… Il faut comprendre et s’approprier les fondements de l’informatique, et pas uniquement ses usages ! Pour cela, il nous faut prendre en compte quelques dimensions…

Tout d’abord, l’informatique est une science née des mathématiques, de la logique, et sur des concepts de quatre natures différentes : des informations, des algorithmes, des langages et des machines. L’informatique a démarré bien avant l’avènement de l’ordinateur. C’est une discipline qui a des racines, un passé, une histoire, et pour que tout individu soit en mesure de s’approprier cette science informatique qui bouleverse notre monde et de l’intégrer, il faut que nous soyons capables de raconter cette histoire, et que nous la racontions comme une histoire. Alors, même si les technologies du numérique évoluent très vite, ces fondements ont une durée de vie beaucoup plus grande. Maîtriser cela aujourd’hui, c’est s’assurer d’appréhender, non seulement le monde numérique actuel mais aussi celui de demain, donc de comprendre la transition numérique.

Enfin, il ne me semble pas inutile de rappeler que la science informatique, tout en ayant ses problématiques propres ainsi qu’un rôle transverse à la quasi-totalité́ des questions de ce monde, ne tient en rien de la magie. L’ordinateur n’est en rien un appareil à la puissance incontrôlée, dont on attendrait des miracles, qui serait doté d’une personnalité et de traits anthropomorphiques et dominerait ou chercherait à dominer l’être humain. Il est donc indispensable de s’initier à l’informatique pour faire refluer ce qui relève de la pensée magique et des mythes, balayer les croyances, comprendre la différence entre intelligence mécanique et intelligence humaine, et par là être en mesure d’appréhender le concept de transition numérique. La construction d’une culture numérique est paradoxalement difficile parce que les usages sont devenus partie intégrante de nos vies professionnelles et personnelles, et par là, par cette familiarité, nous en ignorons les fondements.

Comprendre le numérique et les transitions qu’il a induites, c’est déjà faire preuve d’esprit critique pour échapper à toute forme d’obscurantisme. Le but est d’apporter les clés de compréhension des enjeux liés au numérique afin d’éviter de basculer dans une vision trop angélique ou trop diabolisante des apports du numérique. Voilà tout ce qui détermine, ce que je nomme, les Humanités numériques. »

Le Monde Marketing : Comment percevez-vous le futur de l’humanité en corrélation avec le monde du digital ?

Samuel Nowakowski : « Il faut se débarrasser des présentations sensationnalistes et solutionnistes des nouvelles technologies, sans pour autant ignorer que l’irruption dans nos vies quotidiennes de ces assistants ou outils d’un nouveau type, génère des bouleversements multiples et des défis nouveaux à relever. Il s’agira de préserver l’autonomie de la décision humaine face à des machines, parfois perçues comme infaillibles. Il faut se garder des discriminations générées involontairement par des systèmes mouvants, et préserver les logiques collectives et humaines face à la puissance de personnalisation du numérique, pour ne citer qu’eux. Alors face aux gourous technologiques et médiatiques qui voient l’émergence imminente d’une conscience artificielle, voire d’une intelligence super-humaine faite de machines qui inventeront et créeront d’elles-mêmes, pour nous… et éventuellement contre nous ! Et tous ces petits malins qui jouent du sensationnel pour produire livres, rappelons Sébastien Konieczny qui explique que ces prédictions sont faites par des personnes éloignées de la recherche ou qui ont quelque chose à vendre. Les chercheurs en IA n’ont jamais prétendu recréer l’intelligence – dont il faudrait déjà qu’on donne une définition opérationnelle – notre but est que des machines réalisent mieux que nous des tâches considérées comme intelligentes car nous seuls étions jusqu’alors capables de les réaliser, comme le classement de milliers de photos ou de morceaux de musique. Les seules choses que l’on maîtrise aujourd’hui, pour les IA, constituent des tâches avec un but prédéfini. C’est-à-dire une machine qui reçoit des directives précises. En revanche, une IA qui prend librement des décisions et est capable de définir ses propres buts, ça on ne sait pas faire. Alors la conscience… 

Alors décide-t-on seul à l’ère du numérique ?  Seul ? Décider ?

Et pour finir, quand nous mesurons de plus en plus les impacts désastreux sur le monde de nos usages du numérique, voici ces quelques mots de Hans Jonas qui viennent reformuler l’éthique de Kant en introduisant la responsabilité à l’égard des générations futures et de notre environnement : « Décider serait-ce agir de telle façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre ».

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